« La liturgie est principalement le culte de la divine majesté, ordonnée à la glorification de Dieu et au culte divin. Elle nous place réellement en présence de la transcendance divine… »

Par son Éminence le Cardinal  Sarah, Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements.

cardinal sarahCinquante ans après sa promulgation par le Pape Paul VI, lira-t-on finalement la constitution du Concile Vatican II sur la liturgie sacrée ?

« Sacrosantum concilium » n’est pas en effet un simple catalogue de « recettes », mais une véritable « magna charta » pour toute action liturgique.

Le Concile œcuménique nous donne en elle une magistrale leçon de méthode. Loin de se contenter d’une approche disciplinaire et extérieure à la liturgie, le Concile entend en effet nous faire contempler ce qu’elle est dans son essence. La pratique de l’Église dérive toujours de ce qu’elle reçoit et contemple dans la révélation. La pastorale ne peut pas se déconnecter de la doctrine.
Dans l’Église, « ce qui relève de l’action est ordonné à la contemplation » (voir n.2). La constitution conciliaire nous invite à redécouvrir l’origine trinitaire dans l’œuvre liturgique. Le concile établit en effet une continuité entre la mission du Christ Rédempteur et la mission liturgique de l’Église. « De même que le Christ a été envoyé par le Père, ainsi lui-même envoya ses Apôtres », afin que « par le sacrifice et les sacrements autour desquels gravite toute la vie liturgique » ils exercent « l’œuvre du salut » (n.6).

Mettre en œuvre la liturgie n’est donc rien d’autre que mettre en œuvre l’action du Christ. La liturgie est en son essence « actio Christi » : l’œuvre de la rédemption des hommes et de la parfaite glorification de Dieu (n.5). C’est Lui le grand prêtre, le vrai sujet, le vrai acteur de la liturgie (voir n. 7). Si ce principe vital n’est pas accueilli dans la foi, on risque de faire de la liturgie une œuvre humaine, une auto-célébration de la communauté.

L’œuvre propre à l’Église consiste par contre à entrer dans l’action du Christ, à s’inscrire dans cette œuvre dont Il a reçu du Père la mission. « La plénitude du culte divin nous a été donnée », afin que « Son humanité, dans l’unité de la personne du Verbe, soit l’instrument de notre salut » (n.5). L’Église, corps du Christ, doit donc devenir à son tour un instrument dans les mains du Verbe. 

C’est la signification ultime du concept-clé de la constitution conciliaire : la « participatio actuosa ». Cette participation consiste pour l’Église à devenir instrument du Christ-prêtre, afin de participer à sa mission trinitaire. L’Église participe activement à l’œuvre liturgique du Christ dans la mesure où elle en est l’instrument. Dans ce sens, parler de « communauté célébrante » n’est pas exempt d’ambiguïtés et requiert une véritable prudence (voir Instruction « Redemptoris sacramentum », n.42). La « participatio actuosa » ne devrait donc pas être entendue comme la nécessité de faire quelque chose. Sur ce point l’enseignement du Concile a souvent été déformé. Il s’agit plutôt de laisser que le Christ nous saisisse et nous associe à Son sacrifice.

La « participation » liturgique doit donc être entendue comme une grâce du Christ qui « s’associe toujours l’Église » (« Sacrosantum concilium », n.7). C’est Lui qui a l’initiative et la primauté. L’Église « l’invoque comme son Seigneur et, par la médiation de celui-ci, rend son culte au Père éternel » (n.7).

Le prêtre doit donc devenir cet instrument qui laisse transparaître le Christ. Comme notre Pape François l’a récemment rappelé, le célébrant n’est pas l’animateur d’un spectacle, ne doit pas rechercher la sympathie de l’assemblée se plaçant en face d’elle comme son interlocuteur principal. Entrer dans l’esprit du Concile signifie au contraire s’effacer, renoncer à être le point focal. 

Contrairement à ce qui a été parfois affirmé, il est tout à fait conforme à la constitution conciliaire, et même opportun, qu’à l’occasion du rite de la pénitence, du chant du Gloria, des oraisons et de la prière eucharistique, tous, prêtre et fidèles se tournent ensemble vers l’Orient, afin d’exprimer leur volonté de participer à l’œuvre de culte et de rédemption accomplie par le Christ. Cette manière de se tenir devrait être mise en œuvre dans les églises cathédrales où la vie liturgique doit être exemplaire (voir n.41).

Il y a bien entendu d’autres parties de la messe où le prêtre, agissant « in persona Christi Capitis », entre dans un dialogue nuptial avec l’assemblée. Ce face à face n’a toutefois d’autre but que celui de conduire à un tête-à-tête avec Dieu qui, par la grâce de l’Esprit Saint, deviendra un cœur à cœur. Le concile propose ainsi d’autres moyens pour favoriser la participation: « les acclamations des fidèles, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les chants, ainsi que les actions et les gestes et l’attitude du corps » (n.30).

Une lecture trop rapide, et surtout trop humaine, a conduit à la conclusion qu’il fallait faire en sorte que les fidèles soient toujours occupés. La mentalité occidentale contemporaine, modelée par la technique et fascinée par les médias, a voulu faire de la liturgie une œuvre de pédagogie efficace et rentable. Dans cet esprit, on a essayé de rendre conviviales les célébrations. Les acteurs liturgiques, inspirés de motivations pastorales, essayent parfois de faire un travail didactique introduisant dans les célébrations des éléments profanes et spectaculaires. Ne voit-on pas ainsi fleurir des témoignages, mises en scène et applaudissements ? On croit de cette façon favoriser la participation des fidèles alors qu’on réduit en effet la liturgie à un jeu humain.

« Le silence n’est pas une vertu, ni le bruit un péché, c’est vrai », dit Thomas Merton, « mais l’agitation, la confusion et le bruit permanents de la société moderne ou dans certaines liturgies eucharistiques africaines sont l’expression de l’atmosphère de ses péchés les plus graves, de sa mécréance, de son désespoir. Un monde de propagande, d’argumentations infinies, d’invectives, de critiques, ou simplement de bavardages, est un monde où la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. La messe devient un vacarme confus ; les prières un bruit extérieur ou intérieur » (Thomas Merton, « Le signe de Jonas », édition Albin Michel, Paris, 1955, p.322, notre traduction).

On court un risque réel de ne pas laisser de place à Dieu dans nos célébrations. Nous encourons la tentation des juifs au désert. Ils voulurent se créer un culte à leur mesure et à leur hauteur, n’oublions pas qu’ils finirent prosternés devant l’idole du veau d’or.

Il est temps de se mettre à l’écoute du Concile. La liturgie est « principalement le culte de la divine majesté (n.33). Elle comporte une valeur pédagogique dans la mesure où elle est complètement ordonnée à la glorification de Dieu et au culte divin. La liturgie nous place réellement en présence de la transcendance divine. Participation vraie signifie renouveler en nous cette « stupeur » que saint Jean-Paul II tenait en grande considération (voir « Ecclesia de Eucharistia », n.6). Cette stupeur sacrée, cette crainte joyeuse exige notre silence en face de la divine majesté. On oublie souvent que le silence sacré est un des moyens indiqués par le concile pour favoriser la participation.

Si la liturgie est l’œuvre du Christ, est-il nécessaire que le célébrant y introduise ses propres commentaires ? Il faut se rappeler que si le missel autorise une intervention, cela ne doit pas devenir un discours profane et humain, un commentaire plus ou moins subtil de l’actualité, une salutation mondaine des personnes présentes, mais plutôt une très courte exhortation à entrer dans le mystère (voir Présentation générale du missel romain, n.50). 

Quant à l’homélie, elle est elle-même un acte liturgique qui a ses propres règles. La « participation actuosa » à l’œuvre du Christ présuppose que l’on quitte le monde profane pour entrer dans l’action sacrée par excellence (« Sacrosantum concilium », n.7). En effet, « nous prétendons, avec une certaine arrogance, rester dans l’humain pour entrer dans le divin » (Robert Sarah, « Dieu ou rien, p. 178).

Dans ce sens, il est déplorable que le sanctuaire de nos églises ne soit pas un lieu strictement réservé au culte divin, qu’on y pénètre en des habits profanes, que l’espace sacré ne soit pas clairement délimité par l’architecture. Puisque, comme le Concile l’enseigne, le Christ est présent dans sa parole lorsque celle-ci est proclamée, il est également délétère que les lecteurs n’aient pas des vêtements appropriés qui montrent qu’ils ne prononcent pas des paroles humaines mais une parole divine.

La liturgie est une réalité fondamentalement mystique et contemplative, et en conséquence hors de la portée de notre action humaine ; la « participatio » aussi est une grâce de Dieu. Elle présuppose donc de nous une ouverture au mystère célébré. La constitution recommande ainsi la compréhension pleine des rites (voir n. 34) et prescrit au même temps « que les fidèles sachent réciter et chanter ensemble, aussi en langue latine, les parties de l’ordinaire de la messe qui leur reviennent » (n. 54).

En effet, la compréhension des rites n’est pas l’œuvre de la raison humaine laissée à elle-même, qui devrait tout saisir, tout comprendre, tout maîtriser. La compréhension des rites sacrés est celle du « sensus fidei », qui exerce la foi vivante à travers le symbole et qu’elle connaît par syntonie plus que par le concept. Cette compréhension présuppose qu’on s’approche du mystère avec humilité.

Aura-t-on le courage de suivre le Concile jusqu’à ce point ? Une telle lecture, illuminée par la foi, est néanmoins fondamentale pour l’évangélisation. En effet, « elle montre l’Église à ceux qui sont dehors comme un signal levé sur les nations, sous lequel les enfants de Dieu dispersés se rassemblent dans l’unité » (n.2). Elle doit cesser d’être un lieu de désobéissance aux prescriptions de l’Église.

Plus spécifiquement, elle ne peut pas être une occasion de lacération entre chrétiens. Les lectures dialectiques de la « Sacrosantum concilium », les herméneutiques de rupture dans un sens ou l’autre ne sont pas le fruit d’un esprit de foi. Le concile n’a pas voulu rompre avec les formes liturgiques héritées de la tradition, elle a voulu au contraire les approfondir. La constitution établit que « les formes nouvelles sortent des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique » (n.23).

Dans ce sens, il est nécessaire que ceux qui célèbrent selon l' »usus antiquior » le fassent sans esprit d’opposition, et donc dans l’esprit de la « Sacrosantum concilium ». De la même manière, il serait erroné de considérer la forme extraordinaire du rite romain comme dérivant d’une autre théologie qui n’est pas la liturgie réformée. Il serait aussi souhaitable d’insérer le rite de la pénitence et l’offertoire de l’ « usus antiquior » comme annexe d’une prochaine édition du missel, afin de souligner que les deux formes liturgiques s’illuminent réciproquement, en continuité et sans opposition. 

Si nous vivrons dans cet esprit, la liturgie cessera d’être le lieu des rivalités et des critiques, pour nous faire finalement participer activement à cette liturgie « qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu, comme ministre du sanctuaire » (n.8).

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s